La sortie de Sombre au printemps 1998 suivit en effet de peu mon entrée en cinéphilie (comme on entre au couvent, la métaphore n'étant pas nécessairement anodine) et si je voyais régulièrement plusieurs films par mois depuis un peu plus d'un an, je construisais sur un tel désert d'images qu'une enfance sans télévision et quasiment sans cinéma avait entretenu que mon oeil était presque neuf. C'est donc sur la foi d'un long article des Inrocks et d'une tribune agitée au Masque dominical que j'allais recevoir ce choc esthétique qu'est le film de Philippe Grandrieux.

Aujourd'hui encore, à la troisième vision du film, l'enchaînement pourtant connu de ses quatre premières séquences apparait capable d' envoyer le plus robuste des spectateurs dans les cordes. De ces contrejours de routes de montagne sourd une force et une tension qui s'incarnent dans les deux contre-séquences qui leurs sont enchâssées : les enfants et la femme.

Sombre - la route

C'est volontairement que je reste évasif quant à la fiction et aux images. Le cinéma de Philippe Grandrieux se vit plus qu'il ne se voit, et donc encore plus qu'il ne se raconte. C'est un cinéma qui malmène les sens pour éveiller la sensation. L'important n'est pas ce que l'on voit à l'écran à l'instant t. D'ailleurs, très souvent, on n'y voit pas grand chose, le titre du film, Sombre, sonnant alors comme une profession de foi esthétique, aux côtés de flou et de mouvant. Mais le film est fait de formes, de trajectoires, qui agissent comme autant de pré-visions auxquelles se raccrochent les lambeaux de la fiction.

Sombre - la grange

Ainsi de cette immense grange, masse obscure et inquiétante qui préfigure le théâtre (marionnettes et peep-show) et le mystère du sexe féminin qui obsède Jean (Marc Barbé). Une ombre qui pèse sur tout le film et que Jean incarne à son tour plusieurs fois, ses épaules et sa nuque aspirant le centre de l'écran. Quand enfin, le film s'achevant, on assiste au coucher du visage jusqu'ici rayonnant de Claire (Elina Löwensohn), toutes les formes se sont mises en place en une gracieuse géométrie.

Sombre - Coucher de visage

PS : Philippe Grandrieux participe régulièrement à l'excellent émission de cinéma de Claire Vassé sur France Culture, le samedi à 13h40. Le Cinéma l'après-midi c'est presque une heure de discussion entre cinéastes autour de deux films actuels et d'une ressortie DVD. De quoi commencer le week-end en beauté.

Sombre existe en dvd, édité par Film Office. Malgré l'aspect visuel très exigeant du film, la qualité d'image en est très acceptable. Les illustrations en sont tirées.