Le formalisme n'est pas forcément où on l'attend.
Par Grégoire, jeudi 17 mars 2005 à 20:00 :: cinéma :: #18 :: rss
De battre mon cœur s'est arrêté de Jacques Audiard,
avec Romain Duris, Niels Arestrup, Linh-Dan Pham.
(2004 - 1h47)
et
Procès de Jeanne d'Arc de Robert Bresson,
avec Florence Delay, Jean-Claude Fourneau, Roger Honorat.
(1962 - 1h05)

J'étais parti en essayant de laisser mes a priori à la maison. On m'avait juré que le film était une merveille, que Romain Duris devenait enfin supportable. Las, dès la première scène, ce dialogue "hyperréaliste" filmé par une caméra fiévreuse, dans des éclairages à la limite de l'expressionnisme, j'ai su que je n'aimerai pas le film.
Pourtant, De battre mon cœur s'est arrêté marque des points, avant même la salle de projection, par son titre, sans doute l'un des plus beau repéré depuis plusieurs mois dans un Officiel qui se contente le plus souvent de borborygmes franglais. Un titre que, sans l'emploi de la première personne, n'aurais sans doute pas renié Garrel.
Malheureusement, De battre... est un film qui ne se retient pas. Dès cette première scène, la même, l'explication psychologique est donnée : c'est seulement une fois que tu seras devenu un père pour ton père que tu seras un homme, mon fils. (Je schématise un peu, parce que moi, les histoires de famille...). Il s'agira donc de se débarrasser du père (Nils Arestrup) et de son héritage (les magouilles immobilières) pour retourner dans le giron d'une mère absente et pianiste. De la mère de Jacques Audiard, je ne sais rien, mais le programme du film n'est pas anodin tant l'ombre de son père, Jacques, pèse sur un certain cinéma qui lui non plus ne se retenait pas.
Et Jacques Audiard semble en être conscient. Faire apparaître une improbable répétitrice chinoise qui baragouine à peine l'anglais est la meilleure idée de son film. Court-circuitez lui sa tchache, Romain Duris (ou Tom, c'est pareil) n'est plus qu'un petit enfant. Un fils. Bizarre comme ces scènes, les seules qui prenaient le temps de se poser un peu (souffrant néanmoins du jeu démonstratif de Duris) soulevaient dans la salle des éclats de rire francs (dans leur surgissement) et gênés (pour les personnages, ai-je eu l'impression).

Enchaîner sur l'un des trois films de Robert Bresson qui ressortent cette semaine (avec Pickpocket et L'Argent) était peut-être inutilement cruel. Chez Bresson, pas d'afféterie : son style peut d'ailleurs aisément être qualifié d'aride, les cadres restant nets et fixes, ou animés de mouvements d'appareils toujours lents et contrôlés. Pourtant, le Procès de Jeanne d'Arc est d'une violence rare. Une violence qui est toute entière sortie du montage, de la façon dont Bresson filme les dialogues. Les questions des gens d'Eglise fusent, le contrechamp les y incitant à peine Jeanne (Florence Delay) a-t-elle fermé la bouche. D'un geste, d'une main capturée en gros plan, le sort de la Pucelle est figé. "Vous écrivez ce qui est contre moi. Vous n'écrivez pas ce qui est pour moi".
Le spectateur est mal à l'aise, ni témoin ni avocat, placé par la caméra de Bresson de telle façon qu'il ne puisse rien perdre, mais qu'il ne puisse jamais non plus intervenir. A-t-il lui aussi, des chaines au pieds, qui le retienne de quitter la salle , comme les partisans de Jeanne lorsque le sort est jeté ?
Devant le pilori calciné qui émerge d'une fumée dense, au-dessus du dais qui protège les notables impavides, deux colombes s'envolent. La salle est presque vide. Tant mieux, je n'aime pas qu'on me voit pleurer.
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