On n'en vient pas à lire Skorecki par hasard. Ou plutôt si. Ca commence par une petite reproduction, en noir et blanc, avec gros grain, d'une photographie publicitaire. On ne sait plus très bien de quel film il s'agissait. Sans doute un film hollywoodien des années 40 ou 50, l'époque où les actrices faisaient vraiment rêver. Un film que l'on a peut-être déjà vu. Alors on lit la colonne qui justifie cette icône, tellement différente de celles qui présentent en un clin d'œil les choix de soirée télé qui s'offrent à l'homme moderne (un ballon de football, un sourire toutes dents dehors, …).

Et on ne comprend rien. Mais de quoi il parle, là ? Du film, ou de lui ? Arrivé au bout du texte, on ne sait même pas si le film est bon ou non. On jure que l'on ne nous y reprendra plus. Pourtant, quelques jours plus tard, rebelote, une photo, un titre de film, on se laisse aller, on comprend à peine plus. Puis sans s'en être rendu compte, on se retrouve accro, à ouvrir fébrilement Libération tous les jours par la dernière page, pour dévorer la colonne du jour.

Avant de tenir cette rubrique télévision, Louis Skorecki, un peu plus jeune que la génération fondatrice des Cahiers, y était entré dans la roue de son ami Serge Daney. Puis il en est parti, a réalisé quelques films rares et inclassables qui prolongent son travail théorique (voir par exemple l'entrelacement inextricable de l'image et de la voix off récitante de son Eugénie de Franval).

Un des atouts indéniables de ses chroniques quotidienne est qu'elles forment une suite, parfois un feuilleton. Le choix des films présentés, notamment sur les chaînes du câble, permet à l'exercice de se prolonger d'un jour à l'autre, à une idée de prendre son temps pour se développer.

Cependant, jamais encore il n'avait tenté un pari aussi fou que celui qui nous intéresse aujourd'hui. Au printemps 2001, à l'occasion de la rétrospective Raoul Walsh sur une chaîne câblée (en parallèle à celle organisée par la Cinémathèque Française), c'est plus d'un mois que Louis Skorecki va consacrer au (l'un des) grand borgne. Vingt-trois chroniques, pour dix-neuf films. Les dix-neuf plus grand films de Raoul Walsh. Il nous en parle comme à son habitude, de manière vicieuse et passionnante. Préférant les à-côté à l'exposition frontale du scénario.

Cette méthode trouve, a posteriori si l'on suit l'ordre des pages, dans la réédition en complément de programme de Contre la nouvelle cinéphilie, un long article datant de 1978 qui avait déjà divisé les esprits à l'époque, mettant plus de six mois à être publié dans les Cahiers. Il faut dire que, même vingt-cinq ans plus tard, le texte (que Skorecki porta à l'écran en 1984) n'a rien perdu de ses qualités et de sa verve.

Très dense, il évoque longuement Jacques Tourneur, les années cinquante et l'âge d'or de la cinéphilie, celle des ciné-clubs et des petites fiches, de la vision compulsive de la moindre série B en provenance d'outre-Atlantique, celle de la politique des auteurs. Pourtant, Skorecki constate, sans juger, que cette époque est révolue, et que désormais il n'y a plus d'auteurs. Plus que des films qui sont, par avance, classés, catégorisés, auteurisés, effet-de-signaturisés.

Le critique se doit alors de prendre ses distances avec les catégories qui se sont universalisées, et revenir au film lui-même. Le seul salut est, selon lui, de parler de la façon dont le film est ressenti par le spectateur. Le critique, spectateur privilégié, doit pouvoir parler du film à la première personne. "Je connais des gens avec qui il est possible de discuter d'un film. Tout le monde - ou presque - en connaît. Il faudrait commencer par là." ajoute-t-il, comme pour conclure. C'est ce que l'on essaie de faire, tous les matins dans Libé. Pour un peu, on achèterait une télévision.