Trois blondes, toutes standardistes au central téléphonique, partagent un petit pavillon. Krystall, la plus agée, a les pieds bien sur terre : sans doute le poids d'expériences qui l'ont fait oublier ses rêves de jeune fille. Ses deux amies n'en sont pas encore là : Norah attend avec dévotion son fiancé, parti se battre en Corée, et Sally, jeune-vieille fille, ne fantasme que par romans policiers interposés.

Dès l'introduction, le style incisif de Lang est en place. En parallèle au rituel que se fabrique Norah pour fêter, seule, son anniversaire se développe le destin, implacable. La lettre qu'elle a reçu est une rupture, un homme appelle, cherchant à inviter Krystall. C'est en voulant protéger ce qui lui reste d'illusions, de vertu, que Norah devient, sans espoir de retour, humaine. Ce qui, chez Lang, est synonyme de coupable.

Mais plus encore que ce destin qui nous écrase, The Blue Gardenia met en scène l'impossibilité d'échapper aux souvenirs. Même si elle n'en garde aucun, la société ne cesse de rappeler à Norah qu'elle est une criminelle. Les remarques anodines de ses colocataires, les interventions radios la blessent plus que son action elle-même. Malgré l'utilisation peu originale de leur image en fondus-ecnhaînés, jamais les rotatives en mouvement imprimant les unes du jour n'ont semblé aussi à même de broyer à la fois le corps et l'âme d'une personne.

Etre femme n'apparaît alors que comme une difficulté supplémentaire. Le crime est un métier d'homme, et si le criminel peut être admiré (la voix de Sally lorsqu'elle parle de ses romans policiers), une meurtrière n'inspire que le mépris. Que connaît des femmes le grand chroniqueur Casey Mayo qui lance son enquête parallèle, lui qui ne note d'elles dans son petit carnet de cuir noir, que numéros de téléphone ?
Alors, féministe, Lang, qui se refuse, dans sa vision pessimiste de l'humanité, à condamner plus la femme que l'homme ? Sans doute pas, mais une fois les choses (bien) terminées, il leur reconnaît au moins une vraie qualité, par l'intermédiaire de Krystall, qui retrouve alors son rôle d'experte de la chose humaine. Laquelle ? "The stubborn sex", dit-elle. The Blue Gardenia, un hymne à l'obstination.