Double raison de se réjouir : quelques années après le beau Chignon d'Olga qui m'avait (réminiscence hitchcockienne ?) envoûté, Jérôme Bonnell nous revient avec un deuxième film, que j'attendais d'autant plus qu'il offre son premier "premier rôle" à la géniale Nathalie Boutefeu.
Mais si, vous l'avez forcément déjà vue quelque part. Pour moi, ce fut d'abord sous les traits de Laure, jeune comédienne des Vampires qui hésitait à prendre le premier rôle qu'on lui proposait après le changement de réalisateur (Irma Vep d'Olivier Assayas). Il aura donc fallu presque dix ans pour que cette décision d'une nuit dans le film trouve son pendant dans la réalité. Mais dix années avec un bon nombre des plus intéréssants réalisateurs français qui l'auront sans doute aidée pour ces Yeux Clairs.

Car dès le début du film, la caméra de Jérôme Bonnell ne se détache que très peu de cette jeune femme qui nous paraît d'abord bien maladroite, puis un peu différente. D'ailleurs, dans le petit village où elle vit, on l'ignore, et on la traite de tarée quand elle a le dos tourné. Chez elle, c'est à peine mieux. D'ailleurs elle n'est pas chez elle : l'ancienne maison de ses parents est aujourd'hui celle de son frère ainé, Gabriel, et sa femme Cécile, dont l'hostilité est à peine voilée. Gabriel, lui, essaie comme il peut de protéger sa petite soeur, de lui éviter de retourner à l'hôpital. Mais il se laisse lui aussi dépasser. Il ne se rend pas compte qu'il reste dans le rôle perpétuel du grand frère, alors que Fanny, cette femme aux colères d'enfant, a besoin d'être enfin vue en adulte.

Pour cela, il faut, on le sait, qu'elle règle ses comptes avec son père, et pas seulement psychanalytiquement. Quand elle questionne Gabriel sur celui qu'elle a peu connu, mais dont l'aura plane toujours sur la maison malgré son démantèlement progressif, il élude les questions. Pourquoi cette photo de femme qui n'est pas leur mère dans une boîte à chaussure ? Peu à peu, le non-dit qui la poursuit au village (une nouvelle fois, Bonnell peint avec justesse cette communauté rurale qui gravite autour d'un café) s'installe dans la salle à manger même. Il s'y invite inopinément, comme les voix qui s'imposent à Fanny et qu'elle aimerait tant faire taire.

Alors elle fuit. Elle fuit avant d'être véritablement chassée. Et alors que la campagne, très bien phoographiée, défile par la fenêtre de la voiture, le film entre dans une seconde partie bien différente de la première. C'est le voyage initiatique, élément central des contes de fées, qui va la mener jusqu'au centre d'une forêt, jusqu'à un être hirsute qui ne parle pas sa langue. Alors on abandonne les mots, on se contente des gestes, ou des regards surtout, comme dans l'une des très belles scènes que cette situation engendre, celle d'un repas enfin calme.

Si cette fin laisse un léger goût d'inachevé, elle ne doit surtout pas nous faire oublier l'essentiel. Jérôme Bonnell confirme avec Les Yeux clairs les espoirs que l'on avait mis en lui, et démontre une nouvelle fois qu'il n'a pas froid aux yeux : prendre ainsi le tournant qui transforme une chronique familiale en une évocation épurée du mythe (j'ai pensé à certains plans au Révélateur de Garrel) est d'une audace prometteuse. Tout comme son admiration pour le burlesque, dont il truffe ses films lui apporte un surcroît de vérité lorsqu'il s'agit de filmer Nathalie Boutefeu. Malgré sa démarche gauche, ses fringues mal assorties, Fanny est une vraie présence corporelle, toujours très sensuelle. Clope aux lèvres, pieds nus sur la pédale d'un piano, elle porte le film sur ses épaules. On a toujours un paradoxal sentiment de jalousie quand quelqu'un que l'on admire depuis longtemps est sur le point de devenir largement connue. Mais on l'oublie vite, parce que Nathalie Boutefeu, comme Jérôme Bonnell, le mérite bien !