Alain Guetty est ingénieur. Sa maison - moderne et claire, sa femme - belle et oisive, le contenu de sa trousse à outil - maigre et en mauvais état, tout laisse penser qu'il est proche de l'état critique d'embourgeoisement, tendance café équitable et alarme de dernière génération. Justement, il travaille à la prochaine révolution des technologies de surveillance personnelle : la Mini Web-Cam Volante qui lui permettra de vérifier toute la journée durant que chez lui, rien de manque. Ou ne dépasse.

Ce petit monde bien huilé va se trouver rapidement perturbé. Un dîner apocalyptique avec son patron et sa femme, puis le retour de celle-ci deux jours plus tard, moins hautaine mais encore plus sans-gêne enclenchent un mécanisme destructeur. Signe annonciateur ? le lemming du titre, coincé dans la canalisation de l'évier qu'il bouchait (merci le symbole). Soit "un rongeur qui vous veut du mal" tant le mécanisme du nouveau film de Dominik Moll ressemble à celui de son précédent, pour lequel critique et public s'étaient bizarrement emballés.

Dans Lemming, on a l'impression que comme son personnage principal interprété par Laurent Lucas, Moll se perd durablement dans un entre-deux. Entre un certain naturalisme, celui du film français sur la crise du couple qu'il essaie de dépasser en lui instillant une dose de fantastique, et le refus du genre, impur par essence et qui ferait tache dans ses décors cliniques.
Tout le film fonctionne dès lors sur une certaine aphasie de la mise en scène. A l'image du couple que forment Alain de Bénédicte (Charlotte Gainsbourg), restant interdit devant la violence qui jaillit (verbalement) du corps glacé d'Alice (Charlotte Rampling), seule la lenteur répond à l'outrance des situations.

Pas de tension lorsque Bénédicte met cinq bonnes minutes pour rejoindre, au milieu de la nuit, la chambre d'amis encore habitée par l'esprit du drame qui s'y est joué : à vouloir montrer un mystère latent, c'est l'ennui qui surgit à l'improviste, encore alimenté par le didactisme dont fait preuve Moll dans son usage de l'irrationnel. Ne cessant de donner les pistes (à l'écran) de ce que les personnages ne s'expliquent pas (sauf lors de l'introduction et du final, en voix off) il coupe irrémédiablement les liens qui pouvaient encore le rapprocher de l'atmosphère lynchienne d'un Lost Highway auquel on pense beaucoup, parmi d'autres références.
Sélectionné pour la seconde fois en compétition à Cannes, dont il a même eu cette année la délicate charge de faire l'ouverture, Dominik Moll semble une nouvelle fois à la traîne de son coscénariste Gilles Marchand, dont Qui a tué Bambi ?, le premier film en tant que réalisateur présentait lui une atmosphère onirique plus réussie. Mais n'avait été projeté qu'Hors Compétition.