Manchette à la une
Par Grégoire, vendredi 27 mai 2005 à 18:00 :: livres :: #46 :: rss
Dix ans après sa disparition, Jean-Patrick Manchette accède à la reconnaissance officielle : longtemps cantonné à la Noire, il bénéficie de la réédition de ses romans dans la prestigieuse collection Quarto Gallimard.
Devant l'objet (près de 1400 pages), j'oublie vite ma petite rancœur, causée par l'impression d'assister à une institutionnalisation aussi forcée que tardive. Après tout, cela fait bien longtemps que Manchette est cité et copié, depuis que l'on a défini une école, qu'on lui a donné un nom : néo-polar. Je me laisse donc aller à la joie et au plaisir de pouvoir tenir enfin "tout" Manchette en un seul volume.
Tous les romans noirs, y compris Griffu, la bande dessinée scénarisée pour Tardi, que le format et le papier ne handicapent pas trop, et les fragments d' Iris, roman abandonné qui n'avait trouvé refuge que dans les pages du numéro spécial de Polar (Rivages, 1997). Mais c'est surtout autour de La Princesse du sang, ce roman inachevé qui semblait à même de faire subir au train-train du néo-polar français le sort que celui-ci avait lui-même réservé à ses ancêtres, un sort à base de dynamite. On trouve en effet pour la première fois les notes de travail de Manchette sur ce Dossier Ivory Pearl qui n'étaient que résumées dans l'édition précédente du roman.
Mais, au-delà de ces quelques "inédits" et de l'aspect unitaire du volume, le vrai cadeau se trouve, comme de vraies petites pépitées, disséminé au cœur même de l'ouvrage : chaque roman est introduit par quelques notes, quelques entrées du journal que tenait Jean-Patrick Manchette. Leur clarté, stylistique comme intellectuelle, sera sans doute l'occasion pour certains de découvrir que le charme de Manchette réside aussi dans le style de son écriture "au quotidien".
Outre l'occasion de justifier la présence de cet article sur ce site, c'est donc l'occasion pour moi de rappeler que ses Chroniques - littéraires ou de cinéma, toutes deux parues chez Rivages - sont également des ouvrages indispensables.

Lou Castel et Fabio Testi dans Nada de Chabrol d'après Manchette
Dans Charlie Hebdo, Manchette parlait des films comme il les aimait, avec simplicité, avec outrance. Un extrait choisi au hasard de cette journée ( puisqu'il a été publié il y a quinze ans cette semaine), sera ma meilleure plaidoierie.
J'ai eu raison au moins une fois, en janvier 80. C'est quand j'ai aveuglément prédit l'intérêt du Saut dans le vide de Marco Bellocchio. C'est rudement bien. Bellocchio est un des plus excitants cinéastes d'Europe. C'est peut-être parce qu'il parle de la violence d'une manière obsessionnelle. Le souci de Bellochio est l'horrible enfermement de l'homme (mâle et femelle). Cet enfermement est historique et social, comme les guerres mondiales et les baguettes de pain, et comme elles il se réalise par beaucoup de médiation ; il se réalise notamment par la médiation de la famille. Le résultat d'un enfermement intense est la pure folie, c'est-à-dire la violence violemment enfermée. C'est le sujet du Saut dans le vide comme ce fut le sujet du premier long-métrage de Bellocchio, dès 1965.
Parce que le polar comme le cinéma, par leur forme populaire, permettent au-delà d'une histoire de raconter un époque, et parce que Manchette écrivait souvent comme avec une caméra, ses livres me restent des compagnons au long cours.
Commentaires
1. Le jeudi 2 juin 2005 à 13:48, par la_dilettante :: site
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