Dire que Deep Throat a failli s'appeler The Sword Swallower (L'Avaleuse de sabres). Si Gerard Damiano, son auteur (n'ayons pas peur des mots) n'avait pas tant tenu à son idée de départ, parlerait-on encore de ce film tourné avec trois francs six sous dans un motel de Floride voilà plus de trente ans ? Pire, qui sait si Richard Nixon n'aurait pas été tenté de bombarder une province indienne si la source du Watergate s'était ainsi surnommée ?

L'utilisation de ce nom par les journalistes du Times pour couvrir leur source, si elle n'est peut être pas pour rien dans l'universalité de sa persistance témoigne surtout de l'incroyable choc que fut l'arrivée du film, un jour de juin 1972 dans un cinéma de Times Square et du chemin qu'il avait parcouru en trois années. Présenté à Sundance et à Berlin, précédé d'une réputation plus flatteuse que sulfureuse, le documentaire Inside Deep Throat est une joyeuse plongée dans un sujet encore largement inconnu.

Car qui, en France, a vu Deep Throat ? Pas moi, né trop tard et éveillé quand la vidéo avait envahi et complètement perverti le "marché du X". Mais même si j'ai probablement appris plus tôt l'existence de certains précurseurs français (Emmanuelle), Gorge Profonde n'a pas dû suivre de loin et a maintenu son rythme pour rester cette référence inconnue qu'elle n'est plus tout à fait depuis que j'ai vu le documentaire de Bailey et Barbato.

Inside Deep Throat est l'un de ces docu-montages construit à partir de nombreux entretiens filmés aussi bien avec des "acteurs" de l'époque qu'avec des commentateurs extérieurs dont al stature est censée apporter le recul nécessaire. Ca n'est pas toujours le cas, d'abord les cinéastes cédent souvent à la tentation du zapping qui enchaîne plusieurs sources dans une même phrase (recul zéro) ou parce que les sous titres sont parfois insuffisants pour préciser à un public non américain pourquoi untel est un interlocuteur de choix sur le sujet. Mais, comme ils disposent également de nombreuses archives cinématographiques ou télévisuelles, Fenton Bailey et Randy Barbato peuvent néanmoins donner au film toute sa chair.

C'est que Inside Deep Throat se permet d'être plus qu'un documentaire sur un film, tout phénomène qu'il soit. On y évoque certes sa genèse, les aléas de sa distribution peu limpide, les retentissants procès qui lui sont fait, jusqu'à la carrière erratique de son actrice-phénomène Linda Lovelace. Mais le principal attrait du documentaire est sa capacité à mettre en regard, par la matière même de ce qu'il nous montre, deux époques à la fois terriblement lointaines et incroyablement semblables. Le documentaire devient, dans sa dernière partie, un film politique dénonçant insidieusement le retour au premier plan des idées de la droite conservatrice aux Etats-Unis et la fin de l'utopie libertaire que représentait pour eux l'apparition de la production pornographique du début des seventies.
En réalité, le champ de la pornographie reste une terre sur laquelle le cinéma continue d'avancer, et nos deux compères semblent oublier (ignorer ?) Pink Narcissus, Bruce LaBruce ou Lionel Soukaz. Malheureusement, ils ont sans doute raison sur l'autre partie de leur conclusion.