Land of the Dead
Par Grégoire, vendredi 19 août 2005 à 22:00 :: cinéma :: #60 :: rss
(Le Territoire des morts) de George A. Romero,
avec Simon Baker, Dennis Hopper, Asia Argento.
(2005 - 1h33)

Vingt ans que l'on attendait le retour des zombies. Depuis Day of the Dead, troisième épisode sorti en 1985 d'une série dont la nature, amenée à évoluer tant que des hommes vivront pour l'alimenter, nous a toujours empêché de nommer trilogie. Pourtant, depuis la décennie manquée des années 90 qui vit Romero tricard à Hollywood et condamné à bâcler un film de commande (Bruiser, 2000), on n'y croyait plus vraiment.
Cependant l'arrivée régulière sur nos écrans de rejetons pas toujours reconnus ni recommendables nous en laissait l'espoir. De Resident Evil à l'Armée des morts en passant par le récent Shaun of the Dead, nombre de films reprenaient à leur compte tout ou partie d'une mythologie que Romero a quasiment créée et tentaient de construire sur le vide laissé par le maître.
S'il se place lui aussi dans la continuité explicite de ses films précédents, George A. Romero ne s'en sert pas comme d'une simple base sujette à variations, ni comme un sommet dont il faudrait découvrir les faces encore inexplorées. Un ancien logo noir & blanc de la Universal, une série de fausses bandes d'actualités établissent rapidement la situation. Depuis des années, les morts de relèvent, partout dans le monde, pour se nourrir des vivants. La question n'est plus, comme en 1968 (Night of the Living Dead) celle du pourquoi, ni même celles de la survie (Dawn of the Dead, 1979), puis de la recherche d'autres poches de résistance (Day of the Dead).
A vrai dire ne se pose même plus aucune question dans la nouvelle stabilité qu'a acquise notre monde. Dans leur gigantesque tour de verre, un gratte-ciel dominant une métropole nord-américaine, les plus riches se sont enfermés pour jouir ensemble de l'ultime confort. Même pas celui de la sécurité, qui leur est assurée par la rivière et le double rang des barrières qui les entourent. Ce luxe, c'est celui de pouvoir faire comme si de rien n'était.
Arrogance suprême des capitalistes, dans la lecture aussi marxiste que limpide que l'on fait du film. Pour être certains de pouvoir oublier les zombies, les riches se sont complètement coupés des pauvres qui eux restent au contact de ces "marcheurs" déambulant sans but ni fin dans l'outre-monde. Ces masses prolétariennes se sont agglutinées autour de l'oasis de Fiddler's Creek, survivant dans des bidonvilles à l'ombre de ses barrières, exécutant les basses oeuvres du tyran Kaufman (incroyable Dennis Hopper) en échange des restes de ses festins.
Il existe donc encore un lien entre Kaufman et ceux qu'il emploie, le désabusé Riley ou l'ambitieux Cholo. Mais sont-ils encore de la même espèce ? S'ils parlent encore le même langage, ils ne se comprennent plus depuis longtemps. "That is so extravagant!" ricane K. devant Cholo (John Leguizamo) qui réclame sa place au paradis tout en apportant la preuve du fossé infranchissable entre leurs classes. Il n'est plus humain, il n'est juste "pas encore mort" et, au même titre que les zombies, Kaufman l'oblitère de ses préoccupations.

Cette dichotomie de l'humanité est déjà celle qui préoccupait les héros (dans le sens de ceux qui survivent) de Zombie. Les mort-vivants qui envahissaient le centre commercial rejouaient les rites qui les avaient occupé du temps de leur premier vivant. Au tout début du film, Riley doit rappeler à sa jeune recrue qui s'étonne de voir les zombies imiter les vivants qu'ils en firent eux aussi partie ("They're trying to be like us. / They used to be us.").
Un message que Romero, ancien hippie libertaire, adresse haut et fort à ses compatriotes. Land of the Dead est un film de l'après-11-septembre (mais pourrons-nous revoir une tour sans y penser ?) voire un film de l'après après-11-septembre. Mandatés par Kaufman, caricature de néo-conservateur dont chacune des répliques se teinte d'un jaune hilarant, des troupes de mercenaires déferlent sur les banlieues, nouvelles terres ennemies. Voyez ce biker, bannière étoilée claquant derrière lui, qui massacre dans l'allégresse des morts-vivants subjugués par les feux d'artifices qui fleurissent dans le ciel (une des belles idées du film).
C'est l'allégorie de la politique extérieure de la droite américaine, qui utilise à son propre profit cette réminiscence d'humanité, ce dernier soupçon d'une qualité dont elle refuse à ses ennemis les autres aspects.
Cerné de toutes parts par des étrangers qui ont commencé à ouvrir les yeux, un yuppie (costume, cravate et attaché-case) s'extasie béatement quand s'épanouit soudain une belle bleue. "Oh thank God!" s'écrie-t-il juste avant de se faire boulotter par des zombies fatigués des artifices de ces bonniments spirituels.
C'est tout le mérite d'un grand cinéaste, élevé dans la série B protestataire, de proposer à nouveau un contenu fort dans un film pourtant assez confortablement produit. Land of the Dead réussit sa mission de concilier grand spectacle (action et scènes gores ne devraient pas en décevoir les adeptes) et réflexion. A ce prix-là, on attend déjà le prochain. Avec impatience.
Commentaires
1. Le lundi 29 août 2005 à 11:40, par dilettante :: site
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